Un jardin dit beaucoup de choses des gens », confie Anne, comme si le récit d’une vie pût se passer de mots et ne trouver sa justesse qu’à l’écoute de ses massifs mélangés. Ou encore l’oreille collée contre ses haies derrière lesquelles des recoins charmants invitent à la confidence les éternels amants. Tout ici a été planté « au gré de nos coups de cœurs », assure-t-elle, à l’exception de ce grand hêtre dont on fait les livres et qu’Anne, aux côtés d’Éric et de leurs trois enfants venus de Paris, découvre en s’installant à Villedômer en 1974. Ce « personnage sublime » dominait alors un terrain vague où la culture de pommes de terre était encore préférée aux hortensias de Virginie.
« Dans cette vieille longère, tout était à refaire », se remémore Éric. Depuis, on ne dîne plus près de l’âtre « les uns collés contre les autres tant il y faisait froid » et ce jardin « résolument anglais » s’est épanoui, dictant dans ses ondulations d’être aussi libre que le jazz, aussi codifié que l’opéra.
Les bonnes ondes
Nés respectivement en 1938 et 1942, Éric et Anne sont des enfants de la TSF : « Sur mon Teppaz, j’ai grandi avec Pour ceux qui aiment le jazz sur Europe 1 », se souvient-il. Ah ! ce direct depuis le Théâtre des Champs-Élysées des Jazz Messengers emmenés par Art Blakey, considéré comme le plus grand batteur de jazz du monde. Branchée sur Paris-Inter, Anne est auditrice de La tribune des critiques de disques, dédiée à la musique classique. Sa mère, « Danoise amoureuse de Verdi », l’avait baignée dans les grands airs des Romantiques italiens : « Mon père étant mort quand j’étais toute petite, ma mère dut trouver un emploi et bien que nous étions fauchés, elle tenait à nous emmener à l’Opéra de Paris » ; le premier fut Carmen, mais « qui échappe à Carmen ? » Ses camarades d’école assurément, pour qui « l’opéra, c’était la Castafiore dans Tintin ». Pour Éric, en pension religieuse de la 7e à la 2de, « la pratique des cantiques représentait l’essentiel musical ». Après les classes préparatoires et trois ans à l’école des Hautes Études Commerciales « bien théoriques et peu gratifiantes », il n’échappe pas quant à lui au service militaire. En 1960, il se retrouve ainsi au camp de Royallieu, de sinistre mémoire ; les conscrits y sont triés. Une moitié perdra son innocence en Algérie ; l’autre stationnera en Afrique noire. Éric se retrouve à Dakar. Les jours de perm’, la seule occupation est de s’asseoir face à l’immensité bleue sur la plage de N’Gor. On l’eût débarqué ici en 1966, il aurait assisté au concert historique de Duke Ellington, soucieux de rapprocher par le jazz les deux rivages Atlantique. Pendant ce temps, Anne qu’il connaît depuis l’âge de 14 ans – « c’était une amie de ma soeur »– suit une maîtrise d’anglais à Paris-Dauphine ; elle exercera une dizaine d’années le métier de traductrice. C’est vers ses rivages à elle qu’Éric s’en reviendra pour un rapprochement plus que diplomatique…
Le grand virage
Si, comme l’écrit Jacques Denis, « l’une des caractéristiques du jazz est d’être facteur d’indépendance et source d’émancipation face au modèle dominant », Éric, entre-temps marié à Anne, refuse de l’être à la compagnie américaine qui l’emploie et l’enjoint de quitter Paris pour Indianapolis. C’est le grand virage vers les bancs de sable de la Loire et ceux de l’IUT de Tours où il enseignera le marketing. Anne l’admet toutefois : « En arrivant ici, nous étions un peu largués ».
Les Parisiens, isolés à la campagne, rêvent d’un lieu en ville qui leur ressemble vraiment. Même en surfant sur les dernières vaguelettes de prospérité des Trente Glorieuses, « vendre des disques de jazz et d’opéra » affichant une TVA de produits de luxe (33 %) reste périlleux ; les disquaires, au contraire des libraires, ne jouiront jamais de la protection de l’État, « comme si [ce dernier] pressentait que c’était peine perdue. Savait-il ce qui adviendrait ? s’interroge Éric. Internet, le streaming, les géants de la vente en ligne ».
En 1980, Julio Iglesias chante : « En amour, il faut toujours un perdant». Il fait la joie des hypers, moins celle d’Anne qui se résout à ce que leur commerce s’appelle non pas Jazz & Opéra – « c’eût été suicidaire » – mais Jazz Rock & Pop, porté par l’émergence des radios libres. Face à la grande distrib’ pour qui le disque n’est qu’un produit d’appel, les « indépendants » résistent. La grande diversité de leur stock est alors à l’image de la rue Colbert où ils tenaient à s’installer, linéaire en apparence, mais profondément bigarrée. Attachés à faire exister des artistes gagnant à être connus, Anne et Éric auront eu ce mérite de les écouter tous pour en parler le mieux, amoureusement.
Jardin efflorescent
Telles des plantes vivaces, Jazz en Touraine, Le Petit Faucheux, Jazz à Tours débordent sur le gazon du conformisme marchand ; sur Béton ou RFL 101, Éric se fait le relais de leur passion efflorescente. Et que de rencontres merveilleuses, parfois percutantes lorsqu’Art Blakey, en retard pour un concert, bouscula Éric, lui lançant un « Hey there ! » qui valait accolade. Anne s’en amuse encore : « Éric était tout ému, il tremblait… » Jazz Rock & Pop à la devanture bleue et à l’oiseau, clin d’oeil à « Bird » (Charlie Parker), ferme ses portes en 2008. De l’immense collection de vinyles, CD, revues dont ils ont fait don à la Ville, Anne a conservé des Billie Holiday et Éric n’a pu se séparer de The Nightfly de Donald Fagen. Pourquoi ? Silence… Les derniers mots du premier titre de cet album parlent à sa place, comme leur jardin conçu pour n’en jamais voir le fond à moins d’être curieux. En choeur, cela dit : « What a glorious time to be free ! » Quel magnifique moment pour être libre !